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Carnet de bord d'un conseiller de Pôle emploi #3 : la farce des contrôles

David Balcain est conseiller Pôle emploi dans le nord de la France. Au "Point", il raconte son quotidien, entre excès de bureaucratie et cruelles réalités.

Pour débusquer certains « touristes » ou « profiteurs » de l'assurance chômage, il suffit parfois de regarder leur mur sur Facebook : les vacances, les plages, les randonnées ou, pire encore, les activités « commerciales » parallèles de type « vendeur indépendant à domicile » foisonnent. J'ai récemment « balancé » un demandeur d'emploi (DE) aux fraudes, un DE à l'ASS (minimum social) qui publiait des choses incroyables sur son mur Facebook : il mettait en avant ses énormes gains (non déclarés) réalisés grâce à ses ventes « pyramidales » et cherchait de nouveaux gogos à appâter. Chacun tire...


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 PAR DAVID BALCAIN (AVEC BEATRICE PARRINO)


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Carnet de bord d'un conseiller de Pôle emploi #4 : les bad boys et moi

David Balcain raconte au "Point" son quotidien dans une agence du nord de la France. Cette semaine, il décrit son travail avec les jeunes en difficulté.

Dans mon portefeuille de demandeurs d'emploi, j'ai régulièrement des « bad boys », c'est-à-dire des jeunes hommes de cités sensibles sans emploi, déscolarisés et flirtant avec la petite délinquance. Ils sont à fleur de peau, nerveux, mais aussi attachants ; ils ne supportent pas les contraintes imposées par l'institution – convocations, rendez-vous… Souvent, ils ne comprennent pas ce que mes collègues essaient de leur expliquer et s'énervent à l'accueil. Je dois parfois intervenir pour leur traduire avec bienveillance ce qui leur est demandé.

Compléter un dossier, savoir quelles sont les pièces à fournir, voire écrire, tout cela peut relever pour certains du parcours du combattant. Certains renoncent même par découragement, parfois paresse, à réclamer leurs droits. Le centre communal d'action sociale m'a récemment adressé un jeune homme, Ryan, qui a travaillé un an en métropole après avoir quitté l'île de La Réunion. Sans toit et sans emploi depuis trois mois, il n'avait toujours pas demandé ses droits à l'assurance-chômage. En trois jours, nous avons réglé ce problème et Rayan, enfin indemnisé, va intégrer une formation en janvier.

Que puis-je offrir d'autre que ma bienveillance à ces jeunes que je suis tant bien que mal, passés par la prison, toujours en révolte, mais tellement lucides sur leur vie ? Slimane a reçu des plombs dans les fesses, tirés par un fusil à pompe lors d'une rixe dans son quartier. À présent, il est handicapé d'une jambe en raison de dégâts irréversibles sur son nerf sciatique. Il ne peut plus faire de travaux manuels, il est donc dans l'incapacité de postuler pour des jobs dans le secteur du bâtiment, où il travaillait épisodiquement depuis sa dernière sortie de prison. Avec courage, il a repris un travail à la chaîne dans une usine. Mais pour combien de temps ? Quel employeur voudra lui faire confiance à long terme, tant qu'il garde toute cette agressivité en lui ?

Fuite

Avec ces jeunes, mieux vaut se garder de faire dans la morale, ou dans le jugement. Certains me confient parfois le blues de leur quotidien et leur ras-le-bol. Ras-le-bol de ne rien faire, de n'avoir aucun avenir, de ne servir à rien et de fréquenter sans cesse les mêmes gens, le même lieu. Ils veulent travailler mais ils ne savent rien faire. Alors ils traînent, viennent me voir de temps en temps, on discute, on se projette, on se positionne parfois sur une formation et puis… pas grand-chose. Ils fuient ! Souvent sans diplôme ni qualification, ayant quitté l'école tôt, ils refusent d'entrer en formation. Ce seul mot leur rappelle leur difficile passage au collège ou au lycée, et les crispe.

À la seule pensée de passer sept heures par jour dans un groupe et de se plier aux contraintes qui en relèvent, ils disparaissent. J'ai beau leur expliquer que la formation professionnelle ne ressemble pas à ce qu'ils ont connu dans l'Éducation nationale, peu sont convaincus. Bref, ils voudraient s'en sortir, s'élever, mais beaucoup ne veulent pas faire les efforts nécessaires. Du coup, ils disparaissent en général rapidement des listes de Pôle emploi, en oubliant dès les premiers mois d'actualiser leur situation en « pointant » sur Internet.

Urgence

On n'entend plus parler d'eux, jusqu'au jour où ils sont poussés par l'urgence, après une incarcération ou un passage devant le juge des libertés ou le SPIP (service pénitentiaire d'insertion et de probation) notamment. À ma grande surprise, j'ai été contacté récemment, un dimanche, par un jeune qui était entré en prison le vendredi. Il me demandait de l'aide afin d'obtenir un régime de liberté surveillée, qui nécessite de justifier d'une activité. Lorsqu'une peine de prison les menace, ces jeunes sont prêts à entrer dans n'importe quelle formation, pourvu qu'elle les sauve de la justice. Malheureusement, dès le danger éloigné, ils prennent la poudre d'escampette, laissant une place vacante. Un des derniers qui m'a sollicité a tenu deux jours… Une fois obtenu le document à montrer au juge, plus de nouvelles. « N'importe quelle formation ! », m'avait-il demandé.

Beaucoup de jeunes des quartiers ne sont pas inscrits à Pôle emploi et ne sont donc pas comptabilisés dans les chiffres officiels du chômage… Pour les autres, j'ai toujours l'espoir d'un déclic. Si, très souvent, cela se solde par une déception, il arrive aussi que certains s'en sortent. Le passage par la prison donne à certains l'envie de s'insérer durablement, et nous avons pu efficacement avancer sur leur projet professionnel. Djamel, par exemple, fut un vrai bad boy, qui trafiquait, armé. Père de famille, il s'est rangé : il a travaillé comme salarié puis, il y a deux ans, Djamel a créé son entreprise dans le bâtiment.


 PAR DAVID BALCAIN (AVEC BEATRICE PARRINO)


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Carnet de bord d'un conseiller de Pôle emploi #5 : démotivés, démotivant

David Balcain raconte au « Point » son quotidien dans une agence du nord de la France. Cette semaine, il aborde le cas des chômeurs paresseux.

La paresse du chômeur n'est pas qu'un mythe politique. Cela existe. Bien sûr, tous les demandeurs d'emploi (DE) ne le sont pas. Mais bon, tout de même, j'en croise tous les jours. Tôt le matin, je ne peux m'empêcher évidemment de jeter un œil vers la zone d'accueil de mon agence. Et là, que vois-je  ? Cachés derrière leurs lunettes de soleil, certains demandeurs d'emploi finissent leur nuit, quelques-uns baillent la bouche grande ouverte, d'autre tapotent sur leur téléphone nonchalamment. Au même endroit, mais l'après-midi cette fois, la somnolence guette encore – les effets de la digestion, certainement. Pourtant, cette zone d'accueil accueille de nombreux postes informatiques avec des jeunes en service civique disponibles pour aider les DE à les utiliser. Mais il n'y a guère de monde derrière les écrans. La paresse, peut-être.

Lors de rencontres (« informations collectives » dans notre jargon) organisées par les conseillers à l'intention des DE sur des thèmes essentiels comme une présentation de nos services numériques ou les techniques de recherche d'emploi, certains s'endorment, d'autres montrent leur désintérêt. Je me souviens particulièrement d'une dame qui, volontairement, a tourné sa chaise face au mur  ! Parfois, quelqu'un s'en va sans attendre la fin de la réunion. Et là, pas question de le retenir. Un collègue ayant essayé a été sévèrement bousculé par le DE.

Flopée d'excuses

J'avoue que, devant autant de nonchalance et de désintérêt, le conseiller en vient lui aussi à douter de la véritable motivation à travailler de certains chômeurs.

Avez-vous déjà entendu un DE vous expliquer qu'il est trop occupé pour consacrer deux heures à Pôle emploi deux à trois fois par an  ? Moi, oui. Mes collègues aussi. Dans notre agence, cela arrive tous les jours. Si vous pouviez imaginer ce que nous entendons comme « excuses » : fuites d'eau, maladie, accident, décès d'un proche… Sur le fond, des classiques. Des mamans qui arrivent avec des poussettes et des enfants pour participer à une réunion ou rencontrer un employeur qui recrutait (je l'ai vu de mes yeux). Nous avons régulièrement aussi le « travailleur au black » qui arrive à son rendez-vous en salopette de travail, du plâtre partout, et qui laisse de grandes traces blanches sur le sol de l'agence…

Vitesse de marche

La posture de certains DE lors des entretiens mérite toute l'attention du conseiller. DE avachi sur la chaise, casquette sur la tête, mâchonnement de chewing-gum, regard perdu...

Avec le temps, j'ai affiné une méthode qui me permet dès la première rencontre d'estimer la motivation de la personne que je vais recevoir : cela dépend en fait de la vitesse à laquelle il me suit dans le couloir conduisant à mon bureau. Pas lents loin derrière (pas motivé), pas rapides juste derrière (moyennement motivé), à côté en train de me parler (très motivé)…, c'est imparable  ! Certains traînent tellement que je suis contraint de m'arrêter et de les attendre.

Pour proposer un emploi à un DE paresseux, il faut quelquefois faire preuve de persuasion et avoir de bons arguments. Faire preuve d'imagination pour donner envie d'aller passer l'entretien « pour voir », et espérer que, d'ici là, la motivation sera au rendez-vous. Mais que de déceptions lors du retour de l'employeur qui a reçu notre DE qui est allé passer l'entretien « pour voir ». Pas plus motivé que ça…, ce qui nous vaut des piques de l'employeur.

Morceau choisi :
Employeur : « Il n'était pas du tout motivé. Pourquoi me l'avez-vous envoyé  ? »
Conseiller (devant faire plus pour ceux qui en ont le plus besoin et essayant de garder la face) : « Pourtant, avec moi, il avait l'air super motivé… »
Employeur : « Pfff, avec tous ces chômeurs qui ne veulent pas bosser, vous êtes nul. »

Voilà. Ce discours, nos conseillers en contact direct avec les entreprises le connaissent par cœur. Mais que faire  ? N'envoyer personne malgré la présence d'une offre  ? Envoyer tout de même des « démotivés »  ? C'est un dilemme quotidien aux conséquences grandes. N'envoyer personne, c'est confirmer les croyances de certains chefs d'entreprise, stressés par leur recherche de personnel motivé, en un pays d'assistés où personne ne veut travailler et où, bien sûr, le conseiller de Pôle emploi est le responsable de cette situation.

Démotivation des conseillers

« Ouais, avec ces millions de chômeurs, vous n'êtes pas foutu de me trouver quelqu'un… » Je l'ai entendu de la bouche d'employeurs. Sur tous les tons  ! Parfois de manière agressive. Je préfère ne pas répondre, car, si j'avais à leur dire quelque chose, je dirais : « Que voulez-vous que je fasse : ils ne veulent pas bosser. »
Chaque jour, à l'heure du déjeuner, nous partageons de nouvelles anecdotes avec mes collègues. Nous prenons le parti d'en rire, mais nous en sommes désolés. Cela conduit des collègues à la démotivation. Sincèrement, nous sommes assez désarmés et désemparés devant ce type de DE.

L'unique solution, à mon sens, pour les remotiver serait d'avoir les moyens de les accompagner a minima une fois par semaine, ne jamais les lâcher et les marquer « à la culotte » en permanence. Ou laisser tomber, accepter de leur verser un minimum social sans contrepartie et les désinscrire de Pôle emploi  ! Ainsi, seuls seraient inscrits ceux qui cherchent réellement du travail et qui souhaitent être aidés. Du coup, on aurait plus de temps pour s'occuper de ceux qui en ont besoin. Et le nombre d'inscrits à Pôle Emploi baisserait d'un coup d'au moins 30 %...


 PAR DAVID BALCAIN (AVEC BEATRICE PARRINO)


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Carnet de bord d'un conseiller de Pôle emploi #6 : les girouettes à l'enterrement des contrats aidés

David Balcain est conseiller Pôle emploi dans le nord de la France. Au « Point », il raconte son quotidien, entre excès de bureaucratie et cruelles réalités

À la rentrée dernière, le gouvernement annonçait la baisse drastique des contrats aidés, en limitant leur recours. Ainsi, depuis cette décision d'Édouard Philippe, le secteur privé ne peut plus guère s'appuyer sur ce type de contrats.

Cette annonce ne m'a guère bouleversé. C'est que, peut-être, me suis-je trop habitué aux changements de stratégie politique en matière d'emploi. D'ailleurs, c'est par une note de service noyée au milieu des e-mails, et quelques mots en réunion que l'affaire a été actée dans nos rangs. Dans mon agence, il y a bien eu des petits remous sur des renouvellements qui n'ont pas pu avoir lieu ou sur des embauches contrariées, mais rien, vraiment rien, de significatif au milieu du tourbillon quotidien. C'est l'agitation de la société civile et du monde politique, relayés par les médias, qui a attiré mon attention.

Cette levée de boucliers est venue des mêmes qui, il y a encore quelques mois, critiquaient violemment ces contrats aidés ! De droite comme de gauche. De la CGT, dont le délégué au sein de ma propre agence, n'a cessé depuis des années de m'expliquer que ce sont des emplois précaires et mal payés, à la droite libérale qui n'a cessé de répéter qu'ils ne servaient à rien et coûtaient beaucoup d'argent à la collectivité.

Hypocrisie

Quelle hypocrisie, encore aujourd'hui, d'entendre toutes ces girouettes s'offusquer de cette décision. Mais alors, messieurs, mesdames, il aurait fallu les considérer, les reconnaître, les valoriser depuis des années ! Car ils étaient utiles : ces contrats aidés permettaient d'insérer des demandeurs d'emploi (DE) éloignés de l'emploi en contrepartie d'aides financières pour l'employeur. Pour nous, conseillers à l'emploi, ils sont parfois la seule solution efficace et rapide pour assurer la réinsertion d'un demandeur d'emploi, d'un travailleur handicapé, d'une mère célibataire, d'un jeune sans qualification ou « discriminé »… Ce sont des contrats que j'ai pu proposer à mes cas les plus « compliqués ». J'ai des dizaines d'exemples vécus. Heureusement que j'avais d'ailleurs les contrats aidés pour arriver à obtenir un premier emploi pour mes deux jeunes filles issues des minorités !

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Au sein même de nos agences, nous avons des contrats aidés (CAE), en général deux ou trois par agence. Jeunes ou seniors, il est rare qu'ils quittent l'agence sans avoir trouvé un emploi hors de nos murs. Certains quittent même leur emploi aidé avant son terme afin de profiter d'une opportunité, le seul fait d'être en emploi ayant décuplé leur confiance.


"Encore une fois, personne ne nous a consultés et nous sommes mis devant le fait accompli"


Que les emplois aidés dans le secteur marchand puissent créer des effets d'aubaine, c'est évident et constaté. Mais les contrats aidés dans le secteur public ou associatif ont une véritable utilité sociale, en particulier dans le domaine de la santé, de l'éducation ou l'associatif : agents des services hospitaliers (hygiène, nettoyage, service des repas), auxiliaire de vie en maison de retraite, secrétariat au sein d'une association. Ces emplois aidés viennent soulager les équipes débordées.

Il ne fallait pas les dénigrer comme cela a été fait par la majorité de la classe politique. Ni laisser penser qu'ils n'étaient que des emplois « bouche-trou », sans avenir. Nous, hommes et femmes de terrain, connaissons leur valeur et leur intérêt. Encore une fois, personne ne nous a consultés et nous sommes mis devant le fait accompli de la parole politique.


PAR DAVID BALCAIN