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Carnet de bord d'un conseiller de Pôle emploi #5 : démotivés, démotivant

David Balcain raconte au « Point » son quotidien dans une agence du nord de la France. Cette semaine, il aborde le cas des chômeurs paresseux.

La paresse du chômeur n'est pas qu'un mythe politique. Cela existe. Bien sûr, tous les demandeurs d'emploi (DE) ne le sont pas. Mais bon, tout de même, j'en croise tous les jours. Tôt le matin, je ne peux m'empêcher évidemment de jeter un œil vers la zone d'accueil de mon agence. Et là, que vois-je  ? Cachés derrière leurs lunettes de soleil, certains demandeurs d'emploi finissent leur nuit, quelques-uns baillent la bouche grande ouverte, d'autre tapotent sur leur téléphone nonchalamment. Au même endroit, mais l'après-midi cette fois, la somnolence guette encore – les effets de la digestion, certainement. Pourtant, cette zone d'accueil accueille de nombreux postes informatiques avec des jeunes en service civique disponibles pour aider les DE à les utiliser. Mais il n'y a guère de monde derrière les écrans. La paresse, peut-être.

Lors de rencontres (« informations collectives » dans notre jargon) organisées par les conseillers à l'intention des DE sur des thèmes essentiels comme une présentation de nos services numériques ou les techniques de recherche d'emploi, certains s'endorment, d'autres montrent leur désintérêt. Je me souviens particulièrement d'une dame qui, volontairement, a tourné sa chaise face au mur  ! Parfois, quelqu'un s'en va sans attendre la fin de la réunion. Et là, pas question de le retenir. Un collègue ayant essayé a été sévèrement bousculé par le DE.

Flopée d'excuses

J'avoue que, devant autant de nonchalance et de désintérêt, le conseiller en vient lui aussi à douter de la véritable motivation à travailler de certains chômeurs.

Avez-vous déjà entendu un DE vous expliquer qu'il est trop occupé pour consacrer deux heures à Pôle emploi deux à trois fois par an  ? Moi, oui. Mes collègues aussi. Dans notre agence, cela arrive tous les jours. Si vous pouviez imaginer ce que nous entendons comme « excuses » : fuites d'eau, maladie, accident, décès d'un proche… Sur le fond, des classiques. Des mamans qui arrivent avec des poussettes et des enfants pour participer à une réunion ou rencontrer un employeur qui recrutait (je l'ai vu de mes yeux). Nous avons régulièrement aussi le « travailleur au black » qui arrive à son rendez-vous en salopette de travail, du plâtre partout, et qui laisse de grandes traces blanches sur le sol de l'agence…

Vitesse de marche

La posture de certains DE lors des entretiens mérite toute l'attention du conseiller. DE avachi sur la chaise, casquette sur la tête, mâchonnement de chewing-gum, regard perdu...

Avec le temps, j'ai affiné une méthode qui me permet dès la première rencontre d'estimer la motivation de la personne que je vais recevoir : cela dépend en fait de la vitesse à laquelle il me suit dans le couloir conduisant à mon bureau. Pas lents loin derrière (pas motivé), pas rapides juste derrière (moyennement motivé), à côté en train de me parler (très motivé)…, c'est imparable  ! Certains traînent tellement que je suis contraint de m'arrêter et de les attendre.

Pour proposer un emploi à un DE paresseux, il faut quelquefois faire preuve de persuasion et avoir de bons arguments. Faire preuve d'imagination pour donner envie d'aller passer l'entretien « pour voir », et espérer que, d'ici là, la motivation sera au rendez-vous. Mais que de déceptions lors du retour de l'employeur qui a reçu notre DE qui est allé passer l'entretien « pour voir ». Pas plus motivé que ça…, ce qui nous vaut des piques de l'employeur.

Morceau choisi :
Employeur : « Il n'était pas du tout motivé. Pourquoi me l'avez-vous envoyé  ? »
Conseiller (devant faire plus pour ceux qui en ont le plus besoin et essayant de garder la face) : « Pourtant, avec moi, il avait l'air super motivé… »
Employeur : « Pfff, avec tous ces chômeurs qui ne veulent pas bosser, vous êtes nul. »

Voilà. Ce discours, nos conseillers en contact direct avec les entreprises le connaissent par cœur. Mais que faire  ? N'envoyer personne malgré la présence d'une offre  ? Envoyer tout de même des « démotivés »  ? C'est un dilemme quotidien aux conséquences grandes. N'envoyer personne, c'est confirmer les croyances de certains chefs d'entreprise, stressés par leur recherche de personnel motivé, en un pays d'assistés où personne ne veut travailler et où, bien sûr, le conseiller de Pôle emploi est le responsable de cette situation.

Démotivation des conseillers

« Ouais, avec ces millions de chômeurs, vous n'êtes pas foutu de me trouver quelqu'un… » Je l'ai entendu de la bouche d'employeurs. Sur tous les tons  ! Parfois de manière agressive. Je préfère ne pas répondre, car, si j'avais à leur dire quelque chose, je dirais : « Que voulez-vous que je fasse : ils ne veulent pas bosser. »
Chaque jour, à l'heure du déjeuner, nous partageons de nouvelles anecdotes avec mes collègues. Nous prenons le parti d'en rire, mais nous en sommes désolés. Cela conduit des collègues à la démotivation. Sincèrement, nous sommes assez désarmés et désemparés devant ce type de DE.

L'unique solution, à mon sens, pour les remotiver serait d'avoir les moyens de les accompagner a minima une fois par semaine, ne jamais les lâcher et les marquer « à la culotte » en permanence. Ou laisser tomber, accepter de leur verser un minimum social sans contrepartie et les désinscrire de Pôle emploi  ! Ainsi, seuls seraient inscrits ceux qui cherchent réellement du travail et qui souhaitent être aidés. Du coup, on aurait plus de temps pour s'occuper de ceux qui en ont besoin. Et le nombre d'inscrits à Pôle Emploi baisserait d'un coup d'au moins 30 %...


 PAR DAVID BALCAIN (AVEC BEATRICE PARRINO)


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Carnet de bord d'un conseiller de Pôle emploi #6 : les girouettes à l'enterrement des contrats aidés

David Balcain est conseiller Pôle emploi dans le nord de la France. Au « Point », il raconte son quotidien, entre excès de bureaucratie et cruelles réalités

À la rentrée dernière, le gouvernement annonçait la baisse drastique des contrats aidés, en limitant leur recours. Ainsi, depuis cette décision d'Édouard Philippe, le secteur privé ne peut plus guère s'appuyer sur ce type de contrats.

Cette annonce ne m'a guère bouleversé. C'est que, peut-être, me suis-je trop habitué aux changements de stratégie politique en matière d'emploi. D'ailleurs, c'est par une note de service noyée au milieu des e-mails, et quelques mots en réunion que l'affaire a été actée dans nos rangs. Dans mon agence, il y a bien eu des petits remous sur des renouvellements qui n'ont pas pu avoir lieu ou sur des embauches contrariées, mais rien, vraiment rien, de significatif au milieu du tourbillon quotidien. C'est l'agitation de la société civile et du monde politique, relayés par les médias, qui a attiré mon attention.

Cette levée de boucliers est venue des mêmes qui, il y a encore quelques mois, critiquaient violemment ces contrats aidés ! De droite comme de gauche. De la CGT, dont le délégué au sein de ma propre agence, n'a cessé depuis des années de m'expliquer que ce sont des emplois précaires et mal payés, à la droite libérale qui n'a cessé de répéter qu'ils ne servaient à rien et coûtaient beaucoup d'argent à la collectivité.

Hypocrisie

Quelle hypocrisie, encore aujourd'hui, d'entendre toutes ces girouettes s'offusquer de cette décision. Mais alors, messieurs, mesdames, il aurait fallu les considérer, les reconnaître, les valoriser depuis des années ! Car ils étaient utiles : ces contrats aidés permettaient d'insérer des demandeurs d'emploi (DE) éloignés de l'emploi en contrepartie d'aides financières pour l'employeur. Pour nous, conseillers à l'emploi, ils sont parfois la seule solution efficace et rapide pour assurer la réinsertion d'un demandeur d'emploi, d'un travailleur handicapé, d'une mère célibataire, d'un jeune sans qualification ou « discriminé »… Ce sont des contrats que j'ai pu proposer à mes cas les plus « compliqués ». J'ai des dizaines d'exemples vécus. Heureusement que j'avais d'ailleurs les contrats aidés pour arriver à obtenir un premier emploi pour mes deux jeunes filles issues des minorités !

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Au sein même de nos agences, nous avons des contrats aidés (CAE), en général deux ou trois par agence. Jeunes ou seniors, il est rare qu'ils quittent l'agence sans avoir trouvé un emploi hors de nos murs. Certains quittent même leur emploi aidé avant son terme afin de profiter d'une opportunité, le seul fait d'être en emploi ayant décuplé leur confiance.


"Encore une fois, personne ne nous a consultés et nous sommes mis devant le fait accompli"


Que les emplois aidés dans le secteur marchand puissent créer des effets d'aubaine, c'est évident et constaté. Mais les contrats aidés dans le secteur public ou associatif ont une véritable utilité sociale, en particulier dans le domaine de la santé, de l'éducation ou l'associatif : agents des services hospitaliers (hygiène, nettoyage, service des repas), auxiliaire de vie en maison de retraite, secrétariat au sein d'une association. Ces emplois aidés viennent soulager les équipes débordées.

Il ne fallait pas les dénigrer comme cela a été fait par la majorité de la classe politique. Ni laisser penser qu'ils n'étaient que des emplois « bouche-trou », sans avenir. Nous, hommes et femmes de terrain, connaissons leur valeur et leur intérêt. Encore une fois, personne ne nous a consultés et nous sommes mis devant le fait accompli de la parole politique.


PAR DAVID BALCAIN

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L'inspection du travail épingle Business France au temps de Muriel Pénicaud


Le Canard enchaîné affirme que de nombreuses infractions ont été constatées quand l’organisme était dirigé par l’actuelle ministre du Travail.

Une ministre du Travail peu respectueuse ... du droit du travail. Selon Le Canard enchaîné, à paraître mercredi, l'inspection du travail a constaté 671 infractions au Code du travail chez Business France, au moment où cet organisme public était dirigé par l'actuelle ministre du Travail, Muriel Pénicaud.

Les infractions sont passibles d'une amende totale de 600 000 euros et portent sur la période de juillet 2016 à mai 2017, assure l'hebdomadaire.

Muriel Pénicaud a dirigé cet organisme public dépendant de Bercy et chargé de faire la promotion des entreprises françaises à l'étranger, de janvier 2015 jusqu'à sa nomination au ministère du Travail, en mai 2017.

Dépassements du plafond d’heures quotidiennes

Les inspecteurs ont relevé 557 dépassements du plafond d'heures quotidiennes pour 92 salariés, relève l'hebdomadaire satirique. Sur la durée hebdomadaire, plafonnée légalement à 48 heures, « au cours des 200 jours sur lesquels a portés le contrôle, 15 salariés ont crevé le plafond à 55 reprises. Avec un record à plus de 55 heures », écrit Le Canard enchainé.

Des agents ont aussi travaillé sans autorisation à des horaires de nuit, ou sans respecter le repos légal de 11 heures entre deux journées de travail, mais aussi en dépassant le plafond légal de jours travaillés pour les salariés au « forfait jour ».

Les activités de Business France sont dans le viseur d'une information judiciaire pour soupçons de favoritisme concernant un déplacement d'Emmanuel Macron à Las Vegas en janvier 2016, préparé par l'organisme alors dirigé par Mme Pénicaud.


S.C. avec AFP



Le Canard enchaîné N° 5069 du mercredi 20 décembre 2017

Comment les chiffres peuvent être manipulés: l’exemple de la présidentielle

INFOGRAPHIE - De nombreux chiffres sont régulièrement utilisés par les politiques et les journalistes pour étayer leurs propos. Or, il est aisé de manipuler des chiffres d'origine sérieuse et officielle, pour conforter sa propre argumentation. Explications avec des exemples tirés de la présidentielle 2017.

Emmanuel Macron veut lutter contre la diffusion d’informations fausses, ou "fake news". Des chiffres présentés comme alarmants alimentent régulièrement ces contenus mensongers. Dans la plupart des cas, ces statistiques sont totalement inventées ou proviennent d’études à la méthodologie peu rigoureuse. Il est alors possible pour le lecteur de se rendre compte seul de la supercherie en regardant plus précisément les sources.

Dans d’autres cas, à l'inverse, la "fake news" est plus difficile à déceler. Les sites partisans, les partis politiques et les candidats ont la fâcheuse manie de prendre des chiffres de sources officielles et de les tordre à leur goût. Les statistiques qu’ils donnent ne sont pas factuellement fausses, mais donnent une vision biaisée ou exagérée de la réalité. L'année 2017 a ainsi été rythmée par des guerres de chiffres sur le chômage, la violence et l'immigration.

Nous allons voir ci-dessous quelques techniques utilisées durant l'année 2017, marquée par la campagne présidentielle, pour manipuler les chiffres.

Prendre la définition qui arrange son propos


"Il y a 7 millions de chômeurs en France", déclare Marine Le Pen pour étayer son programme lors du débat d’entre deux tours. Pour arriver à ce chiffre, la patronne du FN a pris la définition la plus large possible du chômage. En incluant absolument toutes les personnes inscrites à Pôle emploi, qu’elles soient sans emploi, en temps partiel, en stage, en arrêt maladie, tenues ou non de chercher un emploi (catégorie A, B, C, D et E), on arrive effectivement à 6,2 millions de chômeurs en mars 2017. En ajoutant l’Outre-Mer, l’addition gonfle jusqu’à 6,6 millions de chômeurs.

Cependant, si l’on prend la définition beaucoup plus restrictive du Bureau international du travail (BIT), un "chômeur" doit être strictement sans emploi, disponible immédiatement et en recherche active d'emploi.

Avec ces critères, l’Insee ne trouve "que" 2,7 millions de chômeurs en France métropolitaine au premier trimestre de 2017. En statistiques, tout n’est qu’une question de définition. Selon ce qu’on choisit d’appeler un "chômeur", un "immigré" ou encore un "produit exporté", il est possible d’arriver à des décomptes bien différents.

Parler en volume


"Il y avait plus de chômeurs dans les années 1990 qu’aujourd’hui": cet argument utilisé par Emmanuel Macron lors du débat télévisé avec Marine Le Pen est à la fois vrai et faux. En termes de volume, Emmanuel Macron a tort: les chômeurs étaient 2,622 millions à la fin du second trimestre de 1994 contre 2,783 millions en fin d’année 2016. Mais cette hausse s'explique surtout par l'augmentation de la population française, non prise en compte ici.

Au contraire, si l'on parle de taux de chômage, Emmanuel Macron a tout à fait raison. Il s’élevait à 10,4% au second trimestre de 1994 contre 9,7% fin 2016. Un chiffre, donné seul, manque de perspective: il a besoin d’être mis en relation avec d’autres, comme ici le nombre de chômeurs par rapport à la population active globale. Les évolutions données en taux ou en indice 100 sont donc plus fiables que celles transmises en volume.

Choisir la moyenne plutôt que la médiane

32.000 personnes ont permis à Emmanuel Macron de réunir 1,6 millions d’euros lors de la campagne présidentielle de 2017. Par simple division, on obtient un don moyen de 250 euros. Ce chiffre a servi aux détracteurs du candidat à souligner ses riches soutiens. Emmanuel Macron se défend par la suite en donnant le montant du don médian, soit 50 euros. C’est-à-dire que 50% de ses soutiens ont donné moins de 50 euros, quand 50% ont donné plus. Ce sont donc les très gros donateurs qui ont fait explosé la moyenne.

La médiane est beaucoup moins influencée par les extrêmes et retranscrit avec plus de justesse la réalité. Pourtant, la moyenne est très utilisée par les médias: elle donne des chiffres plus impressionnants.

Se fonder sur une évolution ponctuelle


Fin janvier 2017, Marisol Touraine vante les mérites de sa politique de lutte contre le tabagisme à partir d’un chiffre choc: les ventes de cigarettes ont baissé de 14,3% en décembre 2016 par rapport à décembre 2015. Or, il ne s’agit là que d’une évolution mensuelle, qui ne montre pas une tendance sur le long terme. Les ventes peuvent beaucoup fluctuer d’un mois à l’autre. D’ailleurs, dès le mois suivant, les ventes de cigarettes repartent à la hausse. Sur l’ensemble de l’année 2016, on observe effectivement une légère baisse de 1,6%, loin des 14,3% vantés par l’ancienne ministre de la Santé pour défendre le bilan du gouvernement.

Les évolutions ponctuelles sont très utilisées par les politiques et les médias. Les chiffres du chômage sont commentés mois après mois, ce qui permet de mettre en avant de fortes baisses ou hausses.





[Classement] Le top 100 des entreprises qui recrutent en 2018

Les 100 entreprises de notre enquête prévoient 141 000 embauches, portées par la numérisation de l’économie, mais aussi par la transformation énergétique.

Encore un indicateur au vert sur le front de l’emploi : les déclarations d’embauche de plus d’un mois ont augmenté de 8,6 % en un an, selon un bilan publié fin décembre par l’Urssaf, de 10,8 % dans l’industrie. Les entreprises recrutent plus que jamais. Une tendance confirmée par celles que « L’Usine Nouvelle » a interrogées. En effet, les volumes d’embauche prévus pour 2018 sont au plus haut. Les 100 plus gros recruteurs annoncent 141 000 recrutements, contre 123 000 l’an passé. Plus de la moitié des entreprises (55,4 %) anticipent un nombre d’embauches supérieur à celui de 2017. Elles n’étaient qu’un tiers il y a deux ans. Autre caractéristique de l’année à venir, une forte proportion de contrats pérennes. Les trois quarts des recrutements annoncés dans nos colonnes se feront en contrat à durée indéterminée. L’Urssaf relève d’ailleurs une croissance de 17 % des CDI entre novembre?2016 et novembre?2017, la tendance va donc se prolonger. Les difficultés à recruter, sur un marché de l’emploi en pleine mutation, poussent les entreprises à fidéliser les perles rares.

Bâtiment, énergie, transports

Les dix plus gros recruteurs 2018 de notre classement figuraient déjà parmi les onze plus importants de 2017. Grande stabilité, voire augmentation des besoins des entreprises du bâtiment, de l’eau et de l’énergie, comme Bouygues et Vinci, qui annoncent respectivement 1 900 et 1 500 recrutements de plus qu’en 2017, Engie, Saint-Gobain, Veolia… Les grands du transport, en particulier la SNCF et la RATP, ne calment pas non plus le rythme, pas plus que La Poste, portée par le développement de ses services bancaires, notamment aux entreprises, et Orange. Les cabinets de conseil, ingénieristes et ESN continuent à recruter de gros bataillons, notamment de cadres et d’ingénieurs. À noter : certaines grandes entreprises comme Airbus, Total, PSA et Renault ne nous ont pas communiqué leurs prévisions.

Ces embauches massives ne sont pas incompatibles avec des disparitions d’emplois. La SNCF annonce 2 000 suppressions de postes – essentiellement des départs à la retraite non remplacés – et 5 250 recrutements – notamment pour les contacts avec la clientèle et les infrastructures. L’économie se numérise, la révolution énergétique bouleverse les métiers, beaucoup d’entreprises renouvellent profondément leurs équipes, remplaçant les postes dont elles n’ont plus besoin par de nouvelles compétences difficiles à trouver. Selon une enquête de Pôle emploi, en 2017, 150 000 offres, soit 4,7 %, ont été abandonnées faute de postulants. 88 % des entreprises que nous avons interrogées citent l’insuffisance de candidats comme une raison de leurs difficultés. 2018 devrait être une bonne année pour les cabinets de recrutement…

méthodologie
Enquête réalisée du 20?novembre au 1er?décembre 2017 à partir d’un questionnaire élaboré par la rédaction de « L’Usine Nouvelle » et envoyé à près de 500 entreprises de l’industrie, des services à l’industrie et du numérique.

 


 CÉCILE MAILLARD

Au coeur de la transformation numérique de Pôle emploi

Laurent Stricher, était l'invité de 01- Business Forum, l'hebdo du 17 février 2018 présenté par Frédéric Simottel sur BFM Business.

Dans son émission hebdomadaire consacrée à l'actualité du numérique, BFM Business a reçu Laurent Stricher sur le thème de la transformation numérique de Pôle emploi.

L'occasion pout Laurent Stricher d'expliquer comment la DSI accompagne l'évolution de l'offre de service de Pôle emploi et de valoriser l'investissement de toutes les équipes dans cette transformation.



>> Lire la retranscription écrite de cet échange.


BFM Business - 01 Business - Au coeur de la transformation numérique de Pôle Emploi
17/02/2018 à 17h45

Frédéric SIMOTTEL, journaliste présentateur : Notre invité, aujourd’hui, Laurent STRICHER, DSI de Pôle emploi. Bonjour, Laurent.

Laurent STRICHER, DGA systèmes d'information de Pôle Emploi : Bonjour.

Frédéric SIMOTTEL, journaliste présentateur :
Merci d’être avec nous. Vous êtes aussi lauréat, on vous reçoit aussi à ce titre, lauréat du trophée de DSI de l’année du magazine IT for Business. Pierre LANDRY vient régulièrement sur ce plateau. Donc Pôle emploi est bien là. Aujourd’hui, vous êtes avec nous pour nous donner un peu tous les enjeux autour du système d’information de Pôle emploi. On rappelle Pôle emploi à quelques chiffres. 54 000 agents conseillers, 600 000 offres d’emplois par jour à gérer, plus de 46 millions de visites par mois sur le site, et il y a déjà de plus de 2 millions de téléchargements qui ont été faites sur l’application Pôle emploi. Donc, il faut gérer tous ces flux de données. La DSI de Pôle emploi, c’est 14 sites, c’est 1 600 personnes, un centre de back up, un centre de postproduction, 7 entités régionales. Vous voyez, c’est vraiment une grosse machine à faire tourner. Vous êtes à la tête de tout ça, Laurent STRICHER. Alors aujourd’hui, c’est quoi les enjeux SI Pôle emploi ? Alors, dépoussiérer c’est fait, maintenant, il faut regarder vers l’avenir. Alors, qu’est-ce que vous regardez dans l’avenir avec Pôle emploi ?

Laurent STRICHER, DGA systèmes d'information de Pôle Emploi :
Alors l’avenir, c’est d’abord une formidable impulsion de la direction générale sur le virage digital. Et ça, ça fait quelques années qu’on l’a eu. Pourquoi on a changé finalement ? Dans un souci de simplification de l’expérience usager, dans un souci de personnalisation de la relation de service avec nos usagers. Je rappelle que les usagers, parce qu’il faut peut-être le rappeler pour ceux qui ne connaissent pas tellement Pôle emploi, il y a les demandeurs d'emploi, pour lesquels on réalise l’indemnisation et l’accompagnement dans les transitions professionnelles, et puis aussi les entreprises, et on va supporter, pour les entreprises, leur projet de recrutement. Voilà nos usagers.

Frédéric SIMOTTEL, journaliste présentateur :
Oui, c’est ça. Vous êtes vraiment au coeur. Et puis derrière, il y a vos usagers internes, qui doivent aussi accéder à cette information…

Laurent STRICHER, DGA systèmes d'information de Pôle Emploi :
Il y a nos usagers internes qui sont une part importante, puisque dans ce virage digital, on a misé finalement sur ce qu’on appelle, nous, « le mix physique digital ». Donc, derrière ce jargon, il y a le fait qu’on amène le digital au poste de travail du conseiller. Et finalement, on va augmenter le parcours du demandeur d’emploi ou d’une entreprise, parce que le conseiller sera mieux équipé, et bénéficiera d’outil de recommandation.

 

A LIRE AUSSI :

>> Laurent Stricher élu DSI de l'année par le jury IT for BUSINESS | Écrit par CIGREF | 18/01/2018

>>  Digitalisation : depuis deux ans, pôle emploi rend ses données publiques | Boursorama - Le Parisien | 13/06/2017

Carnet de bord d'un conseiller de Pôle emploi #7 : la délicate question de la formation

David Balcain est conseiller Pôle emploi dans le nord de la France. Au « Point », il raconte son quotidien, entre excès de bureaucratie et cruelles réalités.

C'est peut-être la partie de mon job que je préfère, la plus motivante même : monter des dossiers de formation pour un demandeur d'emploi (DE) disposé à se donner de nouvelles chances sur le marché de l'emploi et à s'ouvrir de nouveaux horizons professionnels. Je l'aide sur la partie administrative et bureaucratique, car les circuits de financement sont d'une extrême complexité, avec leur lot d'acronymes indigestes – OPCA, Fongefif, CPF, CIF-CDD, AIF, Aref, ASP, RFF, RFPE, FAJ. Le plus compliqué, c'est toujours de trouver le financement. Il faut étudier toutes les pistes, connaître les orga...


>> ARTICLE RÉSERVÉ AUX ABONNÉS

 
 PAR DAVID BALCAIN (AVEC BEATRICE PARRINO)

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>> Carnet de bord d'un conseiller de Pôle emploi #8 : histoire d'enfants gâtés



Carnet de bord d'un conseiller de Pôle emploi #8 : histoire d'enfants gâtés

David Balcain est conseiller Pôle emploi dans le nord de la France. Au « Point », il raconte son quotidien, entre excès de bureaucratie et cruelles réalités.

Comment ramener vers l'emploi un demandeur d'emploi (DE) qui n'a pas travaillé depuis de longues années ? Par la formation, évidemment. D'abord, celle-ci va lui redonner un « cadre », l'obliger à quitter son domicile tôt le matin, à se « resocialiser » au sein d'un groupe. Puis, dans un deuxième temps, la formation va lui permettre d'acquérir les compétences nécessaires pour retrouver un emploi. Enfin, elle va lui consentir de retrouver une confiance en lui bien souvent perdue depuis longtemps.

Mais lorsque le conseiller Pôle emploi propose à un DE de suivre une formation, il se heurte très souvent à des barrières – conscientes ou inconscientes. Ainsi, souvent, la première question qui m'est posée par un DE lorsque je lui propose une formation est : « C'est où ? » ; la deuxième : « Combien je vais être payé ? » et la troisième : « Combien de temps ça va durer ? ». Les questions concernant la qualité de la formation, ses débouchés, son intérêt ne sont pas posées alors que ce sont à mon sens les plus importantes.

Emplois peu qualifiés

Un comportement d'enfants gâtés. Car, en théorie, qui peut trouver à redire à une formation qui ne vous coûte rien, qui vous rémunère et qui peut vous aider dans votre parcours professionnel ? Les objections sont pourtant toujours les mêmes, récurrentes : « C'est trop loin, je ne pourrai pas récupérer mes enfants à l'heure » ; « Trouvez-moi un travail » ; « Je n'ai pas envie de retourner à l'école, ça ne va rien m'apporter » ; « Je suis trop vieux » ; « Je n'ai pas de voiture » ; etc.

C'est pour toutes ces « raisons » qu'à Pôle emploi, nous avons beaucoup de difficultés à constituer des groupes pour des formations. Conséquence : elles sont annulées. Souvent, ce sont les formations conduisant à des emplois peu qualifiés qui manquent de candidats. Et pourtant, elles assurent quasiment à 100 % un contrat de travail à l'issue de la formation. Bien sûr, ce ne sont pas des secteurs très « sexy », mais ils manquent cruellement de main-d'œuvre : aide aux personnes, nettoyage et hygiène. Cherchez l'erreur... Alors, pourquoi ne pas lier l'indemnisation chômage à l'obligation de suivre une formation dans un secteur porteur ?

Choc culturel

Et pourquoi ne pas, aussi, contraindre un DE qui ne maîtrise pas les savoirs de base, lire et écrire par exemple, à suivre une formation de mise à niveau ? Les cas sont nombreux, et ces DE sont écartés des formations. Comment un DE, illettré ou analphabète, peut-il postuler pour devenir agent d'entretien, sans pouvoir lire les consignes, les dosages des produits ?

Par ailleurs, beaucoup de formations sont aujourd'hui « polluées » par des comportements agressifs et asociaux de DE. Imaginez une formation de quatre mois, conducteur d'engins, par exemple, qui réunit douze DE en situation difficile et précaire, de tous horizons. Un baril de poudre. Avec le scénario presque parfait pour un remake de Douze hommes en colère, qui se termine parfois en bagarre. Cela arrive plus souvent que l'on pense. Bienvenue dans la formation pour adultes.

Que de difficultés à surmonter pour mettre en œuvre des formations efficaces, voire vitales au XXIe siècle. Selon moi, pour réussir la réforme en cours, il ne faudra pas oublier la dimension « culturelle », en promouvant le goût de l'effort et en y associant la vieille forteresse de l'Éducation nationale.

 

PAR DAVID BALCAIN (AVEC BEATRICE PARRINO)


Noémi Lefebvre envoie les poètes à Pôle emploi


Dans le monde dont Lefebvre nous fait rire jaune à chacun de ses livres, on n’a finalement le droit de vivre que si l’on est « employable ». La question de l’emploi renvoyant à celle de la liberté, quand il s’agit de l’emploi des poètes, Kafka n’est pas loin.

Noémi Lefebvre écrit à partir d’un point existentiel, ce moment où l’on se transforme en objet pour soi-même, comme si l’on avait été transporté dans le regard d’un autre, comme si l’on prenait forme sous la pression de ce qui nous entoure et nous maltraite, mais aussi nous culpabilise : « Le vent était au nord et les avions tournaient, les magasins étaient ouverts à l’amour de toutes choses, les militaires par quatre et la police par trois patrouillaient dans la rue. Il n’y a pas beaucoup de poésie en ce moment, j’ai dit à mon père. »

Ainsi s’ouvre Poétique de l’emploi, en proie à un surmoi faussement familier, dans « la bonne ville de Lyon » sous emprise policière. Il n’y a pas beaucoup de poésie et le père rétorque que c’est aussi bien, car il y a plus important : « – Tu ne crois pas que c’est un peu déplacé de parler de poésie justement en ce moment ? – Si, Papa […] – Est-ce qu’il ne faut pas avant tout sécuriser cette Liberté dont nous avons besoin pour exercer nos droits fondamentaux, dont le droit, par exemple, de faire de la poésie si ça nous chante ? » Le narrateur (sans âge et sans genre) est en butte dès le début à la censure sécuritaire du moment : pour préserver la liberté, y compris d’expression, commençons par la réduire. C’est un personnage volontairement « idiot », au sens de Clément Rosset : l’idiotie opère la « saisie comme singularité stupéfiante, comme émergence insolite dans un champ de l’existence » d’« une chose toute simple », explique le philosophe dans son Traité de l’idiotie. Il compare cette saisie à celle de l’alcoolique qui s’extasie devant une fleur comme s’il n’en avait jamais vu auparavant : « Regardez là, il y a une fleur, c’est une fleur, mais puisque je vous dis que c’est une fleur… » Or, ce que voit surtout l’ivrogne, explique Rosset, c’est que « son regard restera, comme toute chose au monde, étranger à ce qu’il voit, sans contact avec lui ».

Ce qui, du monde capitaliste tardif, reste ici sans contact avec le personnage, c’est en particulier la question de « l’emploi » et donc celle, connexe, de la liberté. Car dans ce monde dont Lefebvre nous fait rire jaune à chacun de ses livres, on n’a finalement le droit de vivre que si l’on est « employable » – mais pas à n’importe quoi : « Ça voulait dire que les poètes avaient des devoirs nouveaux, qu’ils étaient eux aussi mis à contribution, écriraient désormais dans le cadre sacré de la défense nationale de l’Europe libérale, ça voulait dire que la poésie était priée de défendre librement la liberté de l’économie de marché et d’abord de la France dans la course mondiale du monde mondialisé. » Ce texte résonne ainsi avec une série de livres qui interrogent l’employabilité du poète (c’est-à-dire l’écrivain qui invente des textes, pas l’écrivant qui en fabrique comme on suivrait une recette de pizza) : depuis les Années 10, de Nathalie Quintane (La Fabrique, 2014), jusqu’à l’Histoire de la littérature récente, d’Olivier Cadiot (P.O.L., deux tomes parus en 2016 et 2017), en passant par Réparer le monde, d’Alexandre Gefen (José Corti, 2017), ou Le poète insupportable et autres anecdotes, de Cyrille Martinez (Questions théoriques, 2017). On trouverait chez les uns et les autres à peu près le même constat : sommé de répondre à la question productiviste « à quoi tu sers ? » (soit le niveau zéro du pragmatisme), l’écrivain n’est accepté que s’il fournit du pansement et de la consolation immédiates – en évitant surtout d’interroger les causes de la douleur et de la maladie. Faute de quoi, il est accusé de « faire de la politique » et, comme l’écrit Lefebvre, de s’« accrocher à une conception romantique et dépassée de cette non-profession inutile et sans le moindre avenir ».

Poétique de l’emploi n’est pas pour autant, on s’en doute, un plaidoyer en faveur de l’art pour l’art. Dans la vidéo ci-dessous (visible également sur YouTube), réalisée par l’auteure et le musicien Laurent Grappe sous le label Studio Doitsu, Lefebvre y joue une conseillère de Pôle emploi et Grappe un poète au chômage qui souhaite faire du poème « un geste qui aurait son efficacité propre dans le monde ».

Dans le dialogue de sourds qui s’instaure, on ne sait plus s’il faut rire ou pleurer car, certes, chacun de nous désire instaurer « un usage visionnaire de l’imagination qui nous livre le monde dans sa réalité profonde et chaque être dans sa liaison à l’unité du tout », mais chacun sait aussi, comme le suggère la conseillère Pôle emploi, que « gardien d’immeuble » est encore le poste le plus adapté pour réaliser ce projet. En somme, on se rappelle qu’on peut être employé (et reconnu socialement) sans travailler ou presque, mais aussi qu’on peut travailler toute sa vie très dur et, faute d’avoir un « emploi » (parce qu’on est précarisé, ubérisé, etc.), n’avoir qu’un pont pour perspective de fin de vie. Néanmoins, le livre propose dix « leçons » à l’usage des poètes, qui sont tantôt des avertissements politiques, tantôt des conseils de réussite cyniques, tels « Poètes, ne cherchez pas la sincérité en poésie, il n’y a rien dans ce sentiment américain qui puisse être sauvé » (leçon numéro 2) ou « Poètes, si écrire vous est défendu, essayez déjà de vous en apercevoir » (leçon numéro 5).

Les alentours de cette leçon-là traitent, comme ailleurs, de l’échec, mais en réinscrivant Poétique de l’emploi plus profondément dans le reste de l’œuvre de Lefebvre, à savoir le rapport entre l’individu et l’espèce humaine : « Je voulais montrer ma conscience collective, ainsi je me lançais dans des engagements avec l’intention de dire une vérité sur l’humain qui nous concerne par notre humanité. » Mais rien à faire, le misérabilisme l’atteint quand il (elle) tente de raconter les malheurs d’autrui : « Ça me faisait pleurer d’empathie africaine, de douleur maritime, d’odyssée migratoire, de drames sanitaires. » Le personnage et son surmoi se moquent de conserve : « Fuck that fake, la misère humaine m’a filé un rhume qui m’a duré des jours, mon père se marrait. » D’ailleurs, il (elle) n’a rien su faire face à « un humain qui se fait écraser et traîner par terre et bourrer de coups de pied en pleine impunité » par des policiers. La honte recouvre son existence.

Ce n’est qu’en lisant le récit d’une plainte pour viol, sur feminin.com, qui aboutit à l’arrestation du criminel que « ça se me[t] à bouger quelque chose » : « [C]omme si d’un coup la vulnérabilité devenait la raison même d’une souveraine beauté, ce que je me disais en lisant ce message qui m’a retourné l’âme et sa mort dedans. » Voilà la poésie, se dit-il (-elle), puis : « Je pense qu’on peut dire que j’étais un peu en dépression. Après j’ai dû passer des mois à lire Klemperer et Kraus en mangeant des bananes et relire Klemperer en refumant pas mal. […] Je lisais Klemperer pour tout exagérer, parce que la survie d’un philologue juif sous le IIIe Reich est tout de même incomparablement plus terrible que celle de no-life même sous état d’urgence dans la bonne ville de Lyon. » La dépression et l’histoire, c’était déjà le sujet de L’Enfance politique (2015), qui précède Poétique de l’emploi. L’écriture de Lefebvre met régulièrement en scène un personnage aux prises avec son surmoi, dès son premier récit, L’Autoportrait bleu (2009), publié comme les autres chez Verticales : « Il va falloir modifier ta façon de parler ma fille, je me disais en allemand, en français, puis de nouveau en allemand, puis en français et comme si j’étais ma propre mère. »

Cette fois, c’est toute la société bien portante et pensante qui prend chair sous la forme du paternel : « Mon père était dans son 4 × 4, assis noblement au-dessus de l’ordinaire, il réglait son rétro à sa hauteur de vue, il dirigeait en même temps un concerto en do dièse mineur, il codait des résultats de séquençage du génome, il discutait des fondements de la valeur, il retournait la terre avec des paysans de l’Ardèche, il rédigeait son essai sur la philosophie scolastique, il rendait visite à des enfants cancéreux, il sauvait des humains de la noyade en Méditerranée, il regardait la télé en caleçon, il donnait son sang universel, il se coupait les ongles en lisant du Sophocle, il était digne et beau. » C’est que le malaise et la dépression dans laquelle nous sommes plongés sont le résultat, explique la narratrice de L’Enfance politique, d’un « viol politique dont [elle] ne me souvien[t] pas ». Toute la structure de la société est en jeu, aussi traite-t-on l’héroïne au pavillon de « sociothérapie » de l’hôpital psychiatrique. Poétique de l’emploi dit un peu la même chose autrement : « Je souffre par mon père d’une incapacité corporelle au social. » Il s’agit d’arriver, malgré ce social utilitariste et violeur, à travailler sans être employé. À la fin, le personnage lit la Lettre au père, de Kafka et conclut : « Il est excellent, ce Kafka, personne n’est comme lui dans toute l’humanité de ce grand peuple outang auquel j’appartiens. » Sans doute a-t-il lu aussi Communication à une académie, où un humain anciennement singe a renoncé à la liberté : « Je le répète : je n’avais pas envie d’imiter les hommes, je les imitais parce que je cherchais une issue. »


Par ERIC LORET (EN ATTENDANT NADEAU)

 





Poétique de l’emploi

de Noémi Lefebvre (Auteur)
Verticales (Editeur)
8 février 2018
Broché - 108 pages
ISBN-10: 2072766435
ISBN-13: 978-2072766435

"J'évitais de penser à chercher un travail, ce qui est immoral, je ne cherchais pas à gagner ma vie, ce qui n'est pas normal, l'argent je m'en foutais, ce qui est inconscient en ces temps de menace d'une extrême gravité, mais je vivais quand même, ce qui est dégueulasse, sur les petits droits d'auteur d'un roman débile, ce qui est scandaleux, que j'avais écrit à partir des souvenirs d'une grande actrice fragile rescapée d'une romance pleine de stéréotypes, ce qui fait réfléchir mais je ne sais pas à quoi." Les dix leçons aux jeunes poètes d'aujourd'hui donnent à ce livre fulgurant la dimension d'un nouveau Traité de savoir-survivre à l'usage des désoeuvrés volontaires.