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Hubert Mongon et Jean Bassères : « Les embauches sont devenues notre premier défi »

Près d'un industriel sur deux dit avoir des difficultés pour recruter. Dans un entretien aux « Echos », le patron de Pôle emploi, Jean Bassères, et le délégué général de l'UIMM, Hubert Mongon, estiment que la filière devra aller chercher des profils qui n'auraient pas imaginé travailler dans l'industrie.

L'industrie française crée de nouveau des emplois. Est-ce durable ?

Hubert Mongon : Les différentes mesures gouvernementales prises ces dernières années, c'est-à-dire le suramortissement des investissements, le crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi (CICE) et le pacte de responsabilité, ont eu des effets sur les marges des entreprises qui se sont redressées. Dans l'industrie, elles atteignent désormais presque le niveau d'avant la crise de 2008. Les investissements sont repartis. Depuis la seconde moitié de 2017, grâce aussi à la croissance et au retour de la confiance, l'emploi augmente. Tous les territoires et toutes les filières en profitent. Le mouvement de destruction de l'outil industriel est enfin enrayé. Dans la métallurgie, nous prévoyons donc 110.000 recrutements par an d'ici à 2025, en raison des remplacements, et des créations de nouveaux métiers. L'industrie française anticipe, elle, de recruter 230.000 personnes par an d'ici à 2025.

Ce retour de l'industrie est-il simplement conjoncturel ou est-il structurel ?

HM : Il est encore trop tôt pour le dire. Mais d'ores et déjà, il semble qu'un mouvement de relocalisation de certains processus de production se soit amorcé. Des entreprises ont la volonté de rapatrier des lignes de production. D'autre part, il faut arrêter de se flageller : l'innovation reste un point fort de notre pays et 75 % des dépenses de R&D nationales sont faites par l'industrie. L'impact de la robotisation et des technologies numériques commence d'ailleurs à se faire sentir sur notre compétitivité même si nous avons pris du retard.

Jean Bassères, le directeur général de Pôle emploi, s'attend à ce que les chefs d'entreprises
augmentent les recrutements en 2018. - WITT/SIPA

Jean Bassères : Ce que nous voyons chez Pôle emploi, c'est que, sur les six derniers mois, le nombre d'offres dans l'industrie a augmenté de 17 %, contre 11 % en moyenne tous secteurs confondus. Sur 2018, je m'attends à ce que les chefs d'entreprise continuent à anticiper une hausse des recrutements.

Quels sont les profils que vous recherchez ?

HM : En dehors des métiers traditionnels (chaudronnerie, usinage,...) qui ont connu des transformations majeures, nous voyons apparaître de nouveaux métiers. Je pense à celui de technologue, dont la mission est, avec les départements études et méthode, de mettre les moyens numériques au service de la production. Le responsable cobotique a, lui, pour mission d'adapter les robots à l'homme. Il y a également des roboticiens ou des techniciens 3D. Nous avons, par ailleurs, besoin de chefs de projet ou de responsables commerciaux. D'une manière générale, les lignes hiérarchiques sont de plus en plus resserrées, ce qui signifie une élévation de niveau de responsabilité qui plaît aux jeunes générations. Je signale aussi le retour en grâce des métiers de la production de matière au sens noble du terme : métal, bois, plastique...


Les difficultés de recrutement sont-elles plus marquées dans l'industrie ?

HM : Les embauches et donc les compétences sont devenus notre premier défi. Près d'un industriel sur deux éprouve des difficultés à recruter. Certains refusent même des commandes, faute de trouver les personnes compétentes. Plusieurs facteurs jouent. Sur le plan de l'attractivité de nos métiers ou de l'image de l'industrie, nous n'avons pas assez communiqué. Les Français ne savent pas que 90 % des contrats proposés sont des CDI. Ou que la moyenne des salaires est 13 % supérieure à la moyenne nationale. J'ajoute que nos métiers nécessitent des formations certifiantes qui favorisent l'employabilité. L'UIMM gère 110 pôles de formation pour lesquels nous avons investi 50 millions d'euros ces deux dernières années. Nous accueillons dans ces pôles environ 130.000 salariés par an, soit un salarié de la métallurgie sur dix, dont 43.000 jeunes en alternance !


Et au-delà de la question de communication ?

H. M. : Nous n'arriverons pas à pourvoir nos besoins uniquement en puisant dans les profils issus de la formation initiale ou de nos centres de formation. Ce qui signifie que nous allons devoir aller chercher des profils qui n'auraient pas imaginé travailler dans l'industrie.

J. B. : Il faut pour cela mobiliser les compétences transférables, c'est-à-dire acquises dans un autre secteur et qui peuvent être bénéfiques à l'industrie, ce que nous faisons dès l'inscription des demandeurs d'emploi. Je peux citer l'exemple d'une couturière qui s'est reconvertie dans le câblage de puces électroniques. Ou d'un maçon qui travaille dans la maintenance nucléaire.

L'autre levier porte sur le financement de formations préparatoires à l'emploi, les POE, montées avec des entreprises et donc avec des perspectives de recrutement avérées.

H. M. : Nous en menons 15.000 par an au niveau de la métallurgie avec des résultats très probants puisque 92 % des demandeurs d'emploi formés sont embauchés en CDI derrière ! L'autre outil auquel je crois beaucoup c'est la Méthode de recrutement par simulation, la MRS [la méthode consiste à juger des aptitudes d'une personne quel que soit son parcours en fonction de tests construits par Pôle emploi avec l'entreprise, NDLR]. Il faut arrêter d'espérer trouver sur le marché un usineur expérimenté maîtrisant une machine cinq axes de dernière génération. Tous ceux qui ont expérimenté la MRS sont convaincus. Mais nous devons collectivement faire notre propre révolution culturelle pour dépasser les façons traditionnelles de recruter.

J. B. : La MRS est une solution qui fonctionne, même si elle est insuffisamment connue. Nous en avons mené 36.000 l'année dernière dans l'industrie et je ne connais aucun chef d'entreprise qui n'en ait pas été satisfait.

Ce qui renvoie aux qualités intrinsèques des candidats et notamment au savoir-être. C'est un problème pour l'industrie ?

J. B. : C'est un problème pour toute l'économie et qui repose sur l'esprit d'équipe, la coopération, l'adaptabilité ou encore la capacité à communiquer. Pôle emploi va lancer un appel d'offres pour mettre en place des actions individuelles ou collectives de deux à trois semaines destinées à faire prendre conscience de l'existence de codes dans le monde du travail. L'objectif est que 100.000 demandeurs d'emplois profitent de cette prestation sur 2018 et 2019.

Emmanuel Macron exhorte les industriels à relocaliser en France. L'expérience montre que cela ne crée pas beaucoup d'emplois. Est-ce que c'est encore plus vrai avec cette forte accélération des technologies de production numérique ?

H. M. : Ce n'est pas ce que je vois sur le terrain. J'ai en tête l'exemple d'une entreprise de chaudronnerie équipée de puissantes presses de pliage de tôles. Jusqu'à récemment, un opérateur présentait la tôle, s'assurait que le pliage se faisait dans les conditions requises en veillant à sa sécurité. Aujourd'hui, c'est un robot qui présente les tôles avec une précision au millimètre, et l'opérateur, une personne d'une cinquantaine d'années à qui l'on a proposé une formation certifiante de roboticien, pilote l'opération. Le niveau d'autonomie des équipes progresse beaucoup : on demande aux opérateurs d'aller jusqu'à la maintenance prédictive grâce aux outils connectés. Il est donc trop tôt pour dire que ces technologies détruisent de l'emploi. Elles semblent au contraire augmenter la valeur ajoutée des missions confiées.


ALAIN RUELLO - GUILLAUME DE CALIGNON



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