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Carnet de bord d'un conseiller de Pôle emploi #5 : démotivés, démotivant

David Balcain raconte au « Point » son quotidien dans une agence du nord de la France. Cette semaine, il aborde le cas des chômeurs paresseux.

La paresse du chômeur n'est pas qu'un mythe politique. Cela existe. Bien sûr, tous les demandeurs d'emploi (DE) ne le sont pas. Mais bon, tout de même, j'en croise tous les jours. Tôt le matin, je ne peux m'empêcher évidemment de jeter un œil vers la zone d'accueil de mon agence. Et là, que vois-je  ? Cachés derrière leurs lunettes de soleil, certains demandeurs d'emploi finissent leur nuit, quelques-uns baillent la bouche grande ouverte, d'autre tapotent sur leur téléphone nonchalamment. Au même endroit, mais l'après-midi cette fois, la somnolence guette encore – les effets de la digestion, certainement. Pourtant, cette zone d'accueil accueille de nombreux postes informatiques avec des jeunes en service civique disponibles pour aider les DE à les utiliser. Mais il n'y a guère de monde derrière les écrans. La paresse, peut-être.

Lors de rencontres (« informations collectives » dans notre jargon) organisées par les conseillers à l'intention des DE sur des thèmes essentiels comme une présentation de nos services numériques ou les techniques de recherche d'emploi, certains s'endorment, d'autres montrent leur désintérêt. Je me souviens particulièrement d'une dame qui, volontairement, a tourné sa chaise face au mur  ! Parfois, quelqu'un s'en va sans attendre la fin de la réunion. Et là, pas question de le retenir. Un collègue ayant essayé a été sévèrement bousculé par le DE.

Flopée d'excuses

J'avoue que, devant autant de nonchalance et de désintérêt, le conseiller en vient lui aussi à douter de la véritable motivation à travailler de certains chômeurs.

Avez-vous déjà entendu un DE vous expliquer qu'il est trop occupé pour consacrer deux heures à Pôle emploi deux à trois fois par an  ? Moi, oui. Mes collègues aussi. Dans notre agence, cela arrive tous les jours. Si vous pouviez imaginer ce que nous entendons comme « excuses » : fuites d'eau, maladie, accident, décès d'un proche… Sur le fond, des classiques. Des mamans qui arrivent avec des poussettes et des enfants pour participer à une réunion ou rencontrer un employeur qui recrutait (je l'ai vu de mes yeux). Nous avons régulièrement aussi le « travailleur au black » qui arrive à son rendez-vous en salopette de travail, du plâtre partout, et qui laisse de grandes traces blanches sur le sol de l'agence…

Vitesse de marche

La posture de certains DE lors des entretiens mérite toute l'attention du conseiller. DE avachi sur la chaise, casquette sur la tête, mâchonnement de chewing-gum, regard perdu...

Avec le temps, j'ai affiné une méthode qui me permet dès la première rencontre d'estimer la motivation de la personne que je vais recevoir : cela dépend en fait de la vitesse à laquelle il me suit dans le couloir conduisant à mon bureau. Pas lents loin derrière (pas motivé), pas rapides juste derrière (moyennement motivé), à côté en train de me parler (très motivé)…, c'est imparable  ! Certains traînent tellement que je suis contraint de m'arrêter et de les attendre.

Pour proposer un emploi à un DE paresseux, il faut quelquefois faire preuve de persuasion et avoir de bons arguments. Faire preuve d'imagination pour donner envie d'aller passer l'entretien « pour voir », et espérer que, d'ici là, la motivation sera au rendez-vous. Mais que de déceptions lors du retour de l'employeur qui a reçu notre DE qui est allé passer l'entretien « pour voir ». Pas plus motivé que ça…, ce qui nous vaut des piques de l'employeur.

Morceau choisi :
Employeur : « Il n'était pas du tout motivé. Pourquoi me l'avez-vous envoyé  ? »
Conseiller (devant faire plus pour ceux qui en ont le plus besoin et essayant de garder la face) : « Pourtant, avec moi, il avait l'air super motivé… »
Employeur : « Pfff, avec tous ces chômeurs qui ne veulent pas bosser, vous êtes nul. »

Voilà. Ce discours, nos conseillers en contact direct avec les entreprises le connaissent par cœur. Mais que faire  ? N'envoyer personne malgré la présence d'une offre  ? Envoyer tout de même des « démotivés »  ? C'est un dilemme quotidien aux conséquences grandes. N'envoyer personne, c'est confirmer les croyances de certains chefs d'entreprise, stressés par leur recherche de personnel motivé, en un pays d'assistés où personne ne veut travailler et où, bien sûr, le conseiller de Pôle emploi est le responsable de cette situation.

Démotivation des conseillers

« Ouais, avec ces millions de chômeurs, vous n'êtes pas foutu de me trouver quelqu'un… » Je l'ai entendu de la bouche d'employeurs. Sur tous les tons  ! Parfois de manière agressive. Je préfère ne pas répondre, car, si j'avais à leur dire quelque chose, je dirais : « Que voulez-vous que je fasse : ils ne veulent pas bosser. »
Chaque jour, à l'heure du déjeuner, nous partageons de nouvelles anecdotes avec mes collègues. Nous prenons le parti d'en rire, mais nous en sommes désolés. Cela conduit des collègues à la démotivation. Sincèrement, nous sommes assez désarmés et désemparés devant ce type de DE.

L'unique solution, à mon sens, pour les remotiver serait d'avoir les moyens de les accompagner a minima une fois par semaine, ne jamais les lâcher et les marquer « à la culotte » en permanence. Ou laisser tomber, accepter de leur verser un minimum social sans contrepartie et les désinscrire de Pôle emploi  ! Ainsi, seuls seraient inscrits ceux qui cherchent réellement du travail et qui souhaitent être aidés. Du coup, on aurait plus de temps pour s'occuper de ceux qui en ont besoin. Et le nombre d'inscrits à Pôle Emploi baisserait d'un coup d'au moins 30 %...


 PAR DAVID BALCAIN (AVEC BEATRICE PARRINO)


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