Accueil

Carnet de bord d'un conseiller de Pôle emploi #2 : la discrimination, un combat quotidien

David Balcain est conseiller Pôle emploi dans le nord de la France. Au "Point", il raconte son quotidien, entre excès de bureaucratie et cruelles réalités.

Je suis agacé.

Hier, j'ai bouclé le dossier de candidature d'une jeune femme qui recherche un poste de vendeuse en prêt-à-porter. Elle est pleine de vie, dynamique, passionnée... Bref, elle en veut. Et ce n'est pas si fréquent dans le dédale de Pôle emploi. J'adresse son CV avec un long commentaire sur ses qualités, son expérience à un de mes collègues qui œuvre dans la ville limitrophe à la mienne. Il fait partie des conseillers affectés au service Entreprises, présent dans chaque agence. Ces conseillers n'accompagnent plus directement les demandeurs d'emploi (DE), mais ils gèrent les relations avec le monde des entreprises : ils prennent note des offres, sélectionnent et présentent des candidats... Ce collègue est donc censé valider les compétences de ma candidate et faire suivre son CV à l'employeur. Ah, si tout était aussi évident !

Quelques heures, à peine, après l'envoi de la candidature, il m'a transmis son refus de soumettre le dossier de ma jeune DE. Motif  ? Il a décidé qu'elle habitait trop loin de l'emploi proposé  ! Je le rappelle : la ville de la DE et la ville du magasin se touchent… Ce collègue ignore que ce qu'il fait, c'est de la discrimination. Ce n'est pas moi qui le dis, mais la loi. Il devait avoir « piscine » le jour de la formation « lutte contre les discriminations », obligatoire dans le parcours d'un conseiller Pôle emploi. Une simple recherche sur Internet « discriminations + critères » permet de se rafraîchir la mémoire… À cette annonce, je suis tombé de ma chaise, car nous, conseillers de Pôle emploi, sommes censés être les garants de la lutte contre les discriminations en tant que serviteurs du service public de l'emploi.


"Nous sommes confrontés quotidiennement à la discrimination"


J'ai averti mon supérieur hiérarchique. Mais ni lui ni moi ne pouvons passer outre ce collègue. Du coup, la candidature de la jeune fille ne sera pas transmise. Que lui dire  ? La vérité  ? Cela finirait sans faute sur le bureau de notre médiateur. Avec des conséquences qui pourraient être ennuyeuses pour mon collègue. Lui, conseiller entreprise, tient à satisfaire l'employeur, moi, conseiller à l'emploi, je dois favoriser ceux qui en ont le plus besoin. Pôle emploi devra résoudre ce dilemme né avec la création récente des conseillers « entreprise », et qui conduit à ce genre d'absurdités.

La discrimination est un sujet sérieux auquel nous sommes confrontés quotidiennement. C'est comme cela, malheureusement. Mais ce n'est pas une fatalité et souvent à force de persévérance et de candidatures, le résultat est au bout. C'est chaque fois pour moi un challenge. Autant les discriminations par l'âge et le sexe sont assez faciles à surmonter. Elles sont le plus souvent « dans la tête » du DE, convaincu que ses échecs à trouver un emploi sont le fait de discrimination. En travaillant sur l'expérience, les compétences et la confiance en soi, il est possible de « casser » le cercle infernal et de rencontrer des employeurs.


"La discrimination peut conduire au désespoir, au découragement, à l’oisiveté"


En revanche, les discriminations liées à la couleur, à la religion relèvent d'un vrai combat, quasi au corps à corps avec les employeurs. Candidats diplômés ou pas. Certes, quelques-uns sont maladroits comme ce jeune homme qui, lors d'un entretien, avec une grande entreprise a expliqué qu'il faisait le ramadan. Il n'avait pas à parler de ses pratiques religieuses : un entretien doit permettre de souligner ses compétences, sa motivation. Il n'a pas eu le poste et je ne peux que déplorer qu'il ait été si maladroit. À moi de le lui expliquer afin qu'il évite de renouveler ce genre d'erreur. Quoi qu'il en soit pour arriver à obtenir un entretien pour un jeune issu des minorités, d'une couleur un peu foncée, il faut batailler beaucoup plus que pour un jeune Blanc. Et si notre premier porte en plus une barbe alors là, ce n'est pas gagné. Je ne conseille bien sûr jamais de se débarrasser de cet attribut, car il relève de la vie privée, mais je sais que les DE « barbus » n'obtiendront que rarement des postes en contact avec le public. Peut-être est-ce pour cela que nous retrouvons la majorité de ces profils dans la manutention, l'industrie, le bâtiment ou le nettoyage, même s'ils sont parfois diplômés.

Depuis plusieurs années, j'accompagne deux jeunes femmes d'origine maghrébine dans leur recherche d'emploi. Toutes deux ont un diplôme d'études supérieures dans le tertiaire. Elles sont modernes, compétentes, pétillantes, volontaires ; aucune ne porte de voile. Pourtant, alors qu'habituellement, j'arrive à placer ce type de profil en quelques semaines – avec des prénoms d'origine française –, je n'ai pu jusque-là trouver seulement, pour chacune d'elle, un contrat aidé. Nous arrivons avec difficulté à obtenir des entretiens malgré nos dizaines de candidatures. Pour moi, cela ne fait aucun doute que la discrimination est responsable de ces échecs. Je dois à chaque rendez-vous les motiver. Car pour ceux qui ne sont pas soutenus, la discrimination peut conduire au désespoir, au découragement, à l'oisiveté, parfois mère de tous les vices.

(*) Il s'agit d'un pseudonyme


PAR DAVID BALCAIN (AVEC BEATRICE PARRINO)


A LIRE AUSSI :


>> Carnet de bord d'un conseiller de Pôle emploi #3 : la farce des contrôles



Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir